• 8 octobre 2017

Le message envoyé à la Corée du Nord est illisible

Le message envoyé à la Corée du Nord est illisible

1000 667 Dominique de Villepin

– En marge du 15e Forum de Rhodes, Dominique de Villepin a répondu aux questions d’Olivier Talles pour La Croix, concernant les tensions actuelles qui opposent les Etats-Unis à l’Iran et à la Corée du Nord, sur fond de crise de prolifération nucléaire –

 

En tant que ministre des affaires étrangères du président Jacques Chirac, vous aviez initié en 2003 aux côtés de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne un premier accord avec l’Iran qui visait à suspendre leurs activités dans le domaine de la recherche et de l’enrichissement nucléaire. Craignez-vous sa remise en cause par la Maison Blanche ?

Dominique de Villepin  : L’éventuelle décision du président Donald Trump de ne pas certifier l’accord de 2015 avec l’Iran est susceptible d’avoir des conséquences extrêmement profondes sur le monde. On ne peut pas à la fois rechercher une solution avec la Corée du Nord, en adressant un message fort à ce pays sur l’importance de répondre aux exigences en matière de prolifération de la communauté internationale, et balayer d’un revers de main l’accord avec l’Iran. Et cela au moment où l’Agence internationale de l’énergie atomique reconnaît que le gouvernement iranien satisfait à ses engagements. Le tout en empilant les sujets de négociation, l’un sur la stratégie d’influence des Iraniens au Moyen-Orient et l’autre sur la politique dans le domaine de développement des missiles en Iran.

Donald Trump n’a-t-il pas quelques arguments lorsqu’il estime que cet accord n’offre pas suffisamment de garanties ?

On peut souhaiter inclure un nouveau processus de négociation dans les prochaines années. Mais cela doit être mené à bien dans le cadre d’un esprit de coopération et de recherche d’un accord, et pas dans une logique d’ultimatum.

On ne se rend pas compte à quel point l’agenda international est dangereux, à quel point les événements sont liés. Si l’Iran, un pays qui satisfait aux règles internationales, se voit propulsé parmi les États voyous, imaginez à quel point le message envoyé à la Corée du Nord est illisible. La Corée du Nord a par ailleurs en mémoire ce qui est arrivé à Saddam Hussein ou au colonel Kadhafi. La bombe atomique sert aux yeux du dirigeant nord-coréen de sauf-conduit dans un ordre mondial aussi instable que le nôtre.

Durant votre intervention au Forum de Rhodes, vous avez à plusieurs reprises pointé du doigt les interventions militaires occidentales…

Les interventions occidentales nous ramènent à un syndrome colonial et ravivent les frustrations des populations des pays concernés. En Afghanistan, en Irak, en Libye, ces opérations militaires ont débouché sur la déstabilisation de ces États et l’émergence du terrorisme. Le plus souvent, elles ne tiennent pas compte des intérêts des pays de la région sans lesquels aucune solution pérenne ne semble possible.

Dans notre monde très instable et très complexe, nous avons besoin de principes : refus de la politique du changement de régime, primauté du politique sur l’intervention militaire et son caractère déstabilisant, ou encore prise en compte de la frustration des populations.

A aucun moment, vous n’avez cité les interventions russes en Moldavie, en Géorgie, en Crimée, dans le Donbass, en Syrie… N’ont-elles pas débouché sur un affaiblissement des régimes en place ?

Ce sont des interventions qui peuvent être perçus à travers un double regard. Je ne nie pas leur caractère très déstabilisant pour l’Ukraine et la menace que cela peut constituer dans l’esprit d’un certain nombre de pays est-européens. En Syrie, à l’inverse, selon l’avis de nombreux pays émergents, l’intervention de la Russie a joué un rôle pour relancer un processus politique.. Il faut essayer d’avancer, même si on ne peut pas fermer les yeux sur les crimes d’un dirigeant. Compte tenu de ses agissements contre son peuple, Bachar el Assad n’est pas la solution au problème syrien. Mais nous devons parler aux représentants du régime, car la paix nécessite un dialogue inclusif.

Vous êtes un ardent défenseur d’un monde multipolaire encadré, en dénonçant les dérives de l’hégémonie américaine. La Russie et la Chine dans leur propre sphère d’influence font pourtant preuve du même unilatéralisme que vous reprochez aux Américains ?

Que des grands États soient obsédés par leur propre sécurité, voire inquiets par toute menace à leur frontière, c’est aussi vieux que le monde. Il faut éviter l’amalgame entre l’aspiration de la Russie à créer des États tampons par crainte de ce que pourrait faire l’Otan, et une intervention à 2000 km de son pays.. Nous avons besoin de renouer un dialogue fort et constructif avec la Russie si l’on veut trouver une solution à la crise ukrainienne. De par sa position géographique et historique, l’enjeu pour l’Ukraine aujourd’hui n’est pas de rejoindre l’Union européenne ou l’Otan, mais d’accéder à un statut d’État neutre entre l’Union européenne, la Russie et l’ONU pour sortir de l’impasse actuelle.

 

7 octobre 2017, La Croix