• 2 mars 2017

Les plaies de la France sont à vif

Les plaies de la France sont à vif

800 800 Dominique de Villepin

Dans une tribune publiée par Le Figaro, Dominique de Villepin estime que l’intérêt supérieur de la France est menacé par la tenue de la campagne électorale actuelle et avertit des risques encourus à vouloir jouer la surenchère 

Comment me taire lorsque je vois le danger sans cesse croissant que cette campagne présidentielle fait courir à la France? Alors que nous sommes prisonniers d’un psychodrame, tous les vrais sujets sont remisés. Il est temps de rappeler à chacun, candidat, citoyen, électeur, Français, que nous avons un devoir vis-à-vis de notre pays qui dépasse notre destin individuel, nos colères et nos passions. Sans dépassement de soi, il n’y a plus de République.

L’enjeu, c’est le salut de nos institutions. Comment accepter de les dégrader ou de les affaiblir, lorsque les menaces s’amoncellent autour de nous? Or, au gré des révélations médiatiques et des jeux partisans, nous prenons le risque soit de l’aventure, l’élection de Marine Le Pen à la magistrature suprême, soit d’une présidence diminuée, privée de majorité forte et de crédit. Assez d’indignités!

Aujourd’hui, le candidat de la droite modérée, ma famille politique de toujours, emporte son camp dans une course vers l’abîme. Attaquer les juges – quels que soient les défauts de la justice dans notre pays -, c’est nécessairement fragiliser l’État de droit. En appeler à la rue contre la magistrature, c’est aussi dangereux qu’irresponsable. C’est, en un mot, jouer avec les institutions. Crier à la guerre civile, c’est prendre le risque de la faire advenir. Accéder à la présidence dans ces conditions, ce serait mettre son intérêt personnel avant l’avenir de la France. Le candidat ne peut aujourd’hui ni se faire entendre sur ses propositions ni rassembler autour de son nom. Poursuivre dans cette voie sans issue, c’est prendre l’État, notre foi dans la démocratie et ses compagnons de route, en otages.

Prenons la mesure des enjeux idéologiques, qui sont mondiaux! La liberté a aujourd’hui le vent de face. Une vague sans précédent d’antilibéralisme souffle sur la mondialisation, mêlant goût des coups de menton autoritaires, protectionnismes étroits et nostalgie des traditions.

Dans notre pays même, la division fait rage, partageant les familles et le territoire. Deux France s’affrontent, sans se comprendre, ni se parler, incapables de s’aimer. Quel que soit le visage que se donnera la France libérale, heureuse, triomphante des métropoles, celle-ci ne pourra gagner sans faire de place à l’autre France, sans lui donner la parole et la part de pouvoir qui lui revient. Comment ne pas voir que nous n’en sommes même plus à devoir espérer le rassemblement, mais que nous avons besoin de réconciliation intérieure?

Prenons également la mesure des décisions à prendre. L’euro vacille et des candidats évoquent avec légèreté la possibilité de choisir la part de la dette publique qu’ils rembourseront. L’État faiblit et les services publics dépérissent, pourtant les matamores font assaut de coupes budgétaires et d’insultes aux fonctionnaires. Le chômage demeure toujours trois points au-dessus de ce qu’il était il y a dix ans, en 2007, et qui fait des propositions sérieuses pour le réduire?

Dangers à l’intérieur, périls à l’extérieur. Les États-Unis de Donald Trump ont désigné l’Europe comme prochain champ de bataille idéologique, espérant sa dislocation. Beaucoup de puissances préféreraient une Europe divisée et querelleuse. Le suicide du Moyen-Orient produit sans cesse de nouvelles pousses terroristes, prêtes à attaquer notre pays et notre mode de vie. Beaucoup se réjouiraient d’une France faible, incapable de porter son message d’indépendance, de médiation et de confiance dans la culture, ni dans le monde ni en Europe.

Prenons garde à l’engrenage des violences. Les plaies de la France, nouvel homme malade de l’Europe, sont à vif. C’est pourquoi une exigence s’impose à tous les candidats: proposer un chemin à la fois soucieux de réconciliation nationale et respectueux des principes – la garantie des institutions, l’esprit d’indépendance et d’ouverture sur le monde, le rôle moteur en Europe au service des peuples.

À l’heure où le fil avec le peuple est si près de se rompre, rien n’est plus urgent que de le préserver. En cet instant, la conscience, la responsabilité et la lucidité nous commandent de faire le choix de la dignité. Il revient à chacun, et à nous tous collectivement, de laisser de côté les jeux personnels, tactiques et idéologiques pour répondre à l’appel de la France et engager le travail de redressement.

1er mars 2017, Le Figaro