• 5 décembre 2016

La France semble avoir perdu ses repères et hésiter sans cesse

La France semble avoir perdu ses repères et hésiter sans cesse

1024 596 Dominique de Villepin

– Dans un entretien avec Laurent Marchand pour Ouest France, Dominique de Villepin s’est exprimé sur le retour de la puissance comme facteur de régulation des relations internationales, et sur les postures contre-productives de la diplomatie française –


Comment définiriez-vous le monde d’aujourd’hui ? Un monde multipolaire, comme le décrivait Jacques Chirac il y a dix ans, ou un monde déstructuré ?

Nous ressentons, actuellement, une accélération des mouvements, une complexité et en même temps une énorme incertitude. C’est un monde en séisme permanent sur les lignes de faille des grandes puissances. Ce qui me frappe, c’est la montée des passions, qui galopent devant nous et définissent la marche du monde. La colère, la peur, la montée de la vague populiste, aux Etats-Unis comme en Europe. C’est la multiplication et l’éparpillement des crises.

Avec d’un côté un retour des puissances et en même temps des acteurs non étatiques ?

Oui, on a un paradoxe. D’un côté, des Etats faillis qui se multiplient. C’est la première cause du drame moyen-oriental, en Syrie, en Irak, au Yémen, au Sahel, partout où le terrorisme gagne du terrain. Et de l’autre, on observe un affrontement qui pointe entre les géants de ce monde. Etats-Unis, Russie, Chine. Ces grands acteurs tendent à découper la planète en zones d’influence, et en possibles zones d’affrontement.

L’élection de Donald Trump accentue ce phénomène ?

Cette élection traduit un certain désarroi des Etats-Unis face à la mondialisation dont ils ne sont plus les seuls maîtres. Il y a là un nationalisme américain fondé sur les peurs identitaires et les sentiments d’humiliation, comme dans beaucoup d’autres régions du monde. En même temps, la personnalité imprévisible de Donald Trump peut créer des marges de manoeuvre, y compris pour plus de pragmatisme. En tout cas, c’est à nous Européens de prendre nos responsabilités, sur l’OTAN ou les accords commerciaux, plutôt que d’attendre en tremblant les décisions américaines.

C’est un retour d’une logique de puissance ?

On est dans un moment de refondation de la puissance. Non pas pour quelques décennies mais peut-être pour un siècle. Et soit nous prenons les bonnes directions, soit les mauvaises. Malheureusement, la France a pris le mauvais chemin parce que nous avons renié la vocation française.

Vous vous en prenez au tournant néo-conservateur ?

En effet, quand je dis que la France est le chef de file des pays néoconservateurs de la planète, ce n’est pas un compliment. S’il y a une tradition française moderne aujourd’hui, elle tient à l’ouverture du général de Gaulle, qui a mis l’exigence d’indépendance au coeur de notre action. Non pas en retrait, mais au cœur des combats mondiaux. Pour faire de cette indépendance un élément de la recherche de solutions aux problèmes du monde.

Une France médiatrice ?

Nous avons une liberté dans la capacité à nouer des dialogues entre des gens qui ne se parlent pas. Regardez quand le président de la république donne une fin de non-recevoir à la venue du président Poutine. Quand on fait cela, au même moment, une rencontre à quatre est organisée avec M.Poutine, Mme Merkel et M Porochenko sur la question ukrainienne. Comment voulez-vous qu’un président russe comprenne le message que lui adresse la France. On lui dit « non » d’un côté, et de l’autre on se précipite pour le rencontrer. C’est absurde. La vocation de la France c’est d’être visible, compréhensible. De trouver des solutions et de les faire partager.

N’est-ce pas simplement un affaiblissement du rôle de la France ?

La France semble avoir perdu ses repères et hésiter sans cesse. En 2011, au moment du printemps arabe, nous avons eu le sentiment qu’il fallait épouser un mouvement qui paraissait inévitable et allait conduire à l’avènement de nouvelles forces politiques. Et qui condamnait les régimes autoritaires. Pour se retrouver cinq ans plus tard à renouer avec les mêmes régimes autoritaires. Et faire alliance avec les puissances conservatrices du Golfe Persique, sans capacité à peser et à réorienter certains de leurs choix. La vocation de la France serait aujourd’hui de faciliter le lien entre ces puissances et l’Iran, puisque c’est une des grandes clefs aujourd’hui au Moyen-Orient. La France ne doit être dans la main de personne. Elle défend des principes et ses solutions. Au Moyen-Orient nous nous sommes mis hors-jeu par cette incapacité à suivre ce chemin. A nouer les fils, quelles que soient les difficultés.

Vous préconisez de reprendre langue avec Moscou ?

Le dialogue avec la Russie est essentiel, sur tous les grands sujets. mais il faut aussi voir plus large. Je préconise une dorsale euro-asiatique, un format réunissant la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine. Pas par antiaméricanisme, mais pour mettre du dialogue là où il n’existe pas. Il est très intéressant de constater dans le nouveau monde que nous avons réussi à précipiter la Russie vers la Chine. C’était impensable culturellement et historiquement, et c’est en train de se réaliser. Il faut rétablir l’équilibre. Personne n’a intérêt à de tels déséquilibres. On pourrait raisonner de la même manière sur les relations Europe-Afrique.

N’avons-nous pas trop fait de nos clients nos alliés ?

Oui, cela fait partie de notre rétrécissement diplomatique. Quand on en arrive à gérer petitement nos intérêts, en perdant de vue l’horizon et l’intérêt général. C’est pourquoi je critique le juridisme, le moralisme, le militarisme, l’économisme, c’est-à-dire toutes les oeillères qui rétrécissent la vision et font perdre de vue l’exigence de politique. Au cœur du livre, il y a cette idée que le reniement de cette vocation a des conséquences catastrophique sur l’idée que nous nous faisons de nous-même.

Y compris sur le climat intérieur ?

Le malheur français aujourd’hui vient en grande partie du fait que nous ne sommes plus fiers de ce que nous sommes. Or, cette fierté était un facteur essentiel de l’unité. Parce que nous ne sommes plus nous même, notre pays est surexposé en matière de terrorisme. La diplomatie française aujourd’hui ne nous protège plus. La sécurité, la fierté, la vocation de la France, tout cela est lié.

L’Europe reste selon vous un axe majeur pour la diplomatie française ?

C’est un levier fondamental. Historiquement, l’expérience européenne s’est fondée sur l’idée que deux Etats, ennemis de toujours, décident de se tendre la main. C’est une formidable leçon sur le plan de l’humanité, qu’il nous appartient de partager. Si l’Europe a vraiment quelque chose à dire au monde, c’est cela. Que l’Arabie Saoudite et l’Iran,l’Inde et le Pakistan, l’Algérie et le Maroc ainsi que les deux Corées, devront un jour méditer. Le problème, c’est qu’on n’a pas été conscient qu’aux frontières de l’Europe, le feu le fer et le sang l’emportaient. Parce que nous n’avons pas de projet politique à offrir et partager avec nos voisins.

La France peut en retrouver un ?

Celui de l’équilibre et du droit. Une compétition est en train de naître. Lorsque les Chinois mettent en place leur propre gouvernance, en matière de haute technologie et d’internet, ils se rendent compte que l’Occident refusant de partager la gouvernance financière, économique, diplomatique, ils doivent y suppléer en créant leurs propres institutions. Va-t-on vers un monde profondément divisé et qui ne sera pas forcément à notre avantage ? Je reste convaincu qu’il faut mener le débat de la gouvernance mondiale. Il faut être capable de remettre ce débat sur le devant. On mène la bataille de Mossoul ou d’Alep en oubliant complètement la réponse politique et la souffrance des peuples. Pour faire quoi ? On ne règle en rien ce qui a posé le problème. Chaque Etat a son agenda. La vocation de la France c’est d’avoir l’agenda de la paix.

4 décembre 2016, Ouest France