• 10 janvier 2015

L’insurrection des crayons

L’insurrection des crayons

1024 683 Dominique de Villepin

 – Dans une tribune parue chez Libération, Dominique de Villepin revient sur les attentats de Charlie Hebdo –

Au lendemain de la tragédie, nous nous réveillons et nous savons qui nous sommes. Nous savons que la France a un sens. Le monde entier se tourne vers nous – Europe, États-Unis, mais aussi Russie, Asie et surtout Moyen-Orient – pour nous dire que la France compte. La France n’a pas été frappée au hasard, mais dans ce qu’elle est et dans ce qu’elle incarne. Les débats sans fin sur l’identité nationale, le regret de ce que nous avons été, la peur de ce que nous allons devenir, la honte parfois de ce que nous sommes, sont bien vains. Nous sommes une nation tissée de mots, faite d’écrits qui ont changé l’histoire, de mots posés contre la fatalité : la Déclaration des droits de l’homme, la défense de la liberté de la presse par Camille Desmoulins, «J’accuse», l’appel du 18 Juin. Nous n’avons pas été frappés parce qu’«occidentaux», «blancs» ou «chrétiens», mais en raison du message de liberté que porte notre pays depuis des siècles. La presse semblait mourante et dépassée, nous sentons l’exigence vitale d’une information libre, pluraliste et fiable, dépassant l’émotion et le conformisme. Contre la haine, nous n’avons pas déclenché une guerre, mais une insurrection des crayons.

Au lendemain de la tragédie, nous nous réveillons et voyons la réconciliation de notre peuple autour de ce qui lui est cher. Ce ne sont pas les réactions politiques, ni les unions nationales de façade, toujours fissurées au gré des ambitions, qui m’ont impressionné, mais la triste et tranquille assurance avec laquelle les Français ont fait face ensemble, dans le rassemblement spontané, sans haine, sans esprit de vengeance, sans peur.

Dimanche, ce peuple français marchera uni place de la République, au-delà des partis, des confessions et des origines ; le peuple de Paris de la Libération, le peuple des grands deuils, des grandes liesses et des grandes décisions. Ce que nous donnerons à voir, à nous-mêmes et au monde, c’est la France que nous aimons et en laquelle nous croyons. Nous voulons marteler sur le pavé que nous n’avons rien à craindre, car nous avons toujours surmonté, ensemble, toutes les épreuves. Nous voulons dire que nous ne nous retrancherons pas, nous ne nous replierons pas, mais nous irons encore et encore vers le monde. La France s’est remise en marche. La France, cette fois encore, est au rendez-vous. Chaque Française, chaque Français, conscient qu’il porte l’étincelle, doit assumer la responsabilité de notre message universel et accomplir son devoir. Chacun, politiques comme citoyens, doit régler sa conduite sur l’esprit de mesure, de tolérance, de dignité qui fait notre pays. Nous détenons peut-être les clés pour dénouer un affrontement effroyable qui voit se suicider en même temps deux grandes civilisations, en Occident et au Moyen-Orient. Forte de ses principes, de son histoire, de son peuple, la France est ce pont qui peut réunir les rives de la Méditerranée que tout sépare aujourd’hui.

L’islam n’est pas un problème, mais l’islam a un problème, la violence fondamentaliste, et nous serons aux côtés des pays musulmans pour qu’ils le surmontent et trouvent leur chemin de modernité et de paix. Nous sommes, entre tous, le pays qui a le pouvoir de refuser la guerre et de construire la paix, sans céder en rien sur nos principes. C’est un moment d’histoire, un tournant, un de ces moments où se refonde la France. Ne le gâchons pas. Soyons à la hauteur de ce sursaut français, pour nous-mêmes, pour le monde. La France est un cri du cœur, pas un cri de guerre

Libération 10 janvier 2015