• 31 octobre 2014

Pour un nouvel esprit de paix

Pour un nouvel esprit de paix

1024 827 Dominique de Villepin

 – Dans une tribune parue dans le quotidien La Croix, Dominique de Villepin propose de travailler à la création d’un nouvel esprit de paix alors que les interventions militaires se multiplient à travers le monde – 

 

La paix est une idée neuve. Nous assistons en effet aujourd’hui à la décomposition du monde né en 1945 des décombres de l’Europe et dont la règle d’or était : maintenir la paix. Aujourd’hui, le défi, autrement plus grand, est de construire la paix face à la tache d’huile de la violence.

L’ancienne idée de paix s’est effondrée en vingt ans. C’est tout d’abord l’effet secondaire de la mondialisation. Elle a fait surgir des États faillis qui sont le terreau de tous les trafics et de toutes les violences. Qu’on songe à la Somalie, au Yémen, au Mali, à l’Afghanistan. Elle a avivé les identités, confessionnelles, ethniques ou nationales, favorisant ainsi les séparatismes et les haines. D’anciennes frontières tenues pour certaines sont remises en cause, au Moyen-Orient celles des accords Sykes-Picot de 1916, en Extrême-Orient celles de 1945, en Europe orientale celles de 1991.

Cet effondrement de la paix est aussi le résultat de la tentation de la force chez les Occidentaux. La force a triomphé sur la scène internationale faute d’équilibre et de contre-pouvoirs. La superpuissance américaine après 1989, inédite dans l’Histoire et encore longue à résorber, a permis de transformer des règles communes appuyées sur l’équilibre en décrets mondiaux fondés sur la morale – une morale parfois trop sûre d’elle-même et aveugle à ses propres préjugés. La force a triomphé également parce que l’Occident est hanté. Hanté par le précédent de Munich – argument récurrent du débat diplomatique devant Benghazi, devant Bamako, devant Kobané ; hanté également par ses échecs plus récents, en Bosnie et au Rwanda. Alors tous les raccourcis sont bons pour ne pas se sentir coupables.

Le résultat c’est un monde dangereux où surgissent sans cesse de nouveaux monstres opportunistes, nourris par la force des puissances occidentales et par la faiblesse des États-nations. Un monde où la paix échoue sans cesse. Regardons au Moyen-Orient. Comment se fait-il que plus de la moitié de la puissance militaire du monde soit incapable de protéger Kobané ? Parce que cette « guerre globale » n’existe que sur le papier et sur les écrans de télé. Cela suffit à nourrir et légitimer l’ennemi. Cela ne suffit pas à dépasser la myriade de conflits locaux, légués par l’Histoire, qui empêchent toute action efficace. Le conflit entre Turcs et Kurdes retarde l’aide ; celui entre sunnites et chiites empêche de dissocier les populations locales de l’EI.

Il est temps d’opposer à la force un nouvel esprit de la paix.

Une paix faite d’initiative. Dans un monde où chaque conflit local peut devenir global, travaillons à des paix locales. Au Mali, la question touarègue n’a pas avancé depuis 2012, or c’est la cause profonde de l’influence islamiste. Aux Philippines ou en Indonésie, que faisons-nous pour favoriser des processus de paix ? Il s’agit de mettre les autorités locales devant leurs responsabilités, mais aussi les puissances régionales qui profitent de la surexposition occidentale pour prendre du recul. À charge pour la communauté internationale de peser pour débloquer le conflit, comme entre Israël et la Palestine où la pression extérieure est désormais indispensable.

Ce nouvel esprit de la paix exige aussi du dialogue. Les Occidentaux ne peuvent piloter le monde depuis leur vigie, en brandissant des sanctions, des diabolisations et des excommunications à tout va. Il faut parler avec toutes les nations. Sans quoi toute négociation est perdue d’avance. C’est dans cet esprit que je me suis rendu à plusieurs reprises en Russie, pour évoquer les pistes d’un véritable dialogue constructif sur l’Ukraine, à travers un groupe de contact permanent qui mette fin à la diplomatie par intermittence qui règne depuis un an.

Enfin, ce nouvel esprit de la paix exige des outils. La paix est aujourd’hui désarmée. Nous avons besoin, j’en suis convaincu, d’une force militaire de réaction rapide sous drapeau de l’ONU, avec état-major et entraînement permanent, capable de prendre des risques pour empêcher le pourrissement de conflits. Nous en aurions eu besoin en Syrie en 2013 pour appuyer l’initiative sur les armes chimiques. Nous avons besoin également d’une force de reconstruction étatique. C’est un savoir-faire de l’Europe, mêlant capacités administratives, programmes économiques et coopération judiciaire contre la corruption, qu’elle devrait mettre en avant. Car la seule véritable politique étrangère pour l’Europe, c’est la paix. C’est son histoire, c’est sa vocation, c’est sa conscience et c’est son intérêt.

Que la nouvelle Commission européenne se dote d’un commissaire à la paix et nous retrouverons enfin une voix, un rôle, une identité dans le vacarme du monde.

31 octobre 2014, La Croix