• 19 juin 2014

Irak: Le triple échec du recours à la force

Irak: Le triple échec du recours à la force

672 1024 Dominique de Villepin

 Dans une tribune parue dans Le Monde, Dominique de Villepin s’interroge sur le bienfondé d’une nouvelle intervention en Irak –

Peut-on arrêter la quatrième guerre d’Irak ?

Après l’offensive victorieuse des djihadistes dans le nord-ouest du pays, l’Irak entre dans sa quatrième guerre en trente ans : guerre contre l’Iran (1980-1988), guerre contre la coalition internationale (1991), guerre contre les Etats-Unis et le Royaume-Uni (2003) et maintenant guerre entre sunnites et chiites. Ce retour de l’Irak sur le devant de la scène cristallise en fait les rivalités entre l’Iran et l’Arabie saoudite, deux puissances régionales. Il reflète aussi les déviances du système international depuis la fin de la guerre froide en 1991 et interpelle notamment les Occidentaux sur leurs responsabilités dans les interventions militaires, nécessaires ou désastreuses, dont l’Irak est le symbole

Les bouleversements en Irak signent le triple échec du recours à la force depuis 2001. Echec de la  » guerre contre le terrorisme «  dont je n’ai cessé de dire qu’elle était un fantasme dangereux qui ne pouvait aboutir qu’à faire le jeu des extrémistes en leur conférant de la crédibilité.

Deuxième échec : le changement de régime par la force devait, en Irak comme en Libye, importer la démocratie dans les fourgons des armées. Résultat : des Etats faillis tombent aux mains de factions instables ou d’un pouvoir sectaire qui remplace une oppression par une autre, dans l’organisation de l’armée et de l’administration.

Troisième échec : celui de la construction nationale au moyen de la force comme en rêvent les ingénieurs politiques américains. Dans l’Orient compliqué, il y a eu la tentation de faire table rase pour construire de nouvelles nations. C’était ne pas voir qu’on ouvrait la boîte de Pandore communautaire et que, tôt ou tard, on verrait toutes les frontières héritées de l’âge colonial remises en cause au nom des puretés ethniques, tribales ou confessionnelles.

Il est nécessaire de rappeler ce diagnostic, non pour se glorifier d’avoir prévenu, ce qui ne sert à rien, mais pour alerter sur les périls de l’avenir. S’il y a eu un triple échec de la force sur le terrain, il y a eu, malgré tout et de façon inquiétante, un triomphe de la force dans les esprits.

Un monde sans gagnants

Deux logiques implacables sont à l’oeuvre. Il y a, dans tout l’Occident, une tentation du recours à la force parce qu’elle est supposée rapide, simple et efficace face au choc des images et des émotions. La guerre tout entière change de sens. Des démocraties militarisées imposent une guerre de drones sans hommes ni pertes, d’un côté tout au moins. Il n’y a plus une année sans désir ou décision d’expédition militaire. En Libye, au Mali, en Centrafrique, en Syrie, en Irak aujourd’hui, c’est toujours la même logique qui veut que, dans le doute, on dégaine son arme.

En même temps s’enracine au Moyen-Orient l’idée d’une force justificatrice et purificatrice qui doit venir à bout de tout ce qui est menaçant et étranger. La logique communautaire se nourrit de l’idée qu’on peut se séparer des autres par la force. Des raids de djihadistes sunnites, peu nombreux mais bien entraînés, suscitent des enrôlements de masse de miliciens chiites et la mobilisation de peshmergas kurdes. Ce sont des sociétés entières qui se mettent sur le pied de guerre.

Cet esprit guerrier nous conduits au bord de la désagrégation de l’ensemble du Moyen-Orient et de la communauté internationale aux points de vue de plus en plus irréconciliables. C’est un monde sans gagnants, où le seul enjeu est d’infliger plus de pertes aux autres qu’on en subit soi-même.

L’urgence, c’est de préserver l’unité de la communauté internationale et de se saisir de ce qui fait consensus, à savoir le risque de terrorisme international qui affecte les puissances. C’est l’occasion, peut-être unique, de rompre avec la  » guerre contre le terrorisme «  et de s’engager dans une vraie lutte contre ce fléau, qui doit être d’abord judiciaire, technologique, financière. Je crois que l’Europe et la France ont ici, à nouveau, une responsabilité particulière à exercer. La clé du succès de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), c’est l’accès à des financements massifs, soit par des bailleurs de fonds complaisants, soit par des trafics transnationaux ou des rançons.

Préserver l’unité du Moyen-Orient, c’est dépasser le clivage sunnites-chiites, qui devient la ligne de front communautaire de tout le Moyen-Orient, au sud de l’Irak par exemple, car cela entraînerait dans le chaos l’Iran, l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Turquie. Une conférence régionale doit mettre autour de la table toutes les puissances autour de ce qui fait consensus pour chacune : la garantie des frontières dans un cadre de sécurité collective comme l’Europe a essayé de le mettre en ?uvre dans le passé.

Le succès de l’EIIL, c’est une coalition hétéroclite rendue possible par la conjugaison de l’effet de terreur et de l’effet de terrain, faisant des djihadistes soit des libérateurs, soit un moindre mal pour des populations sunnites qui se défient du régime en place. Il est encore temps d’imposer un gouvernement de réconciliation nationale, incluant toutes les communautés, ainsi qu’une réforme de l’administration et de l’armée donnant une place à chacun. C’est notre dernière chance avant la déflagration identitaire. Sachons la saisir.

19 juin 2014, Le Monde