• 14 juin 2014

Au Moyen-Orient, le vertige du sang et de la vengeance

Au Moyen-Orient, le vertige du sang et de la vengeance

960 640 Dominique de Villepin

– Dans une tribune publiée par Le Monde, Dominique de Villepin donne sa vision du tournant auquel se situe le Moyen-Orient –

 

Des convois djihadistes emportent ville après ville en Irak, tandis que les forces armées régulières s’évanouissent dans la nature. En quelques heures toute l’impasse du Moyen-Orient est exposée en plein jour. Impasse du néoconservatisme bien sûr, puisque l’invasion en Irak n’aura après dix ans laissé que deux vainqueurs, les chiites pro-iraniens et les djihadistes sunnites. Impasse des révolutions arabes, car l’État islamique en Irak et au Levant est aussi le produit de la sauvage guerre civile syrienne, qui a créé un appel d’air pour les apprentis terroristes et a fini d’abattre les frontières nationales dans la région.

Nous assistons au tournant dans la grande guerre civile que traverse tout le Moyen-Orient.

Face aux transformations sociales et dans la sclérose politique de l’après-indépendance, trois forces se sont mises à travailler en profondeur la région : l’islamisme, porteur d’une vision théocratique de la société et d’un refus en bloc de l’Occident et de ses valeurs ; le modernisme, soucieux de démocratie et de libéralisation des sociétés ; et troisième force, le nationalisme né des indépendances, attaché à la stabilité, aux frontières nationales et aux institutions étatiques – l’armée en premier lieu. Elles ont une origine commune dans le profond sentiment d’humiliation des peuples de la région produit pêle-mêle par la colonisation, le mal-développement, la corruption et la mondialisation, mais aucune de ces forces ne peut tolérer l’existence des deux autres. Aucune n’est capable de l’emporter contre les deux autres. Restent donc des alliances éphémères désignant l’une des trois comme ennemi commun.

Dans le premier temps, ce jeu de bascule a tissé la trame de l’histoire du printemps arabe, lorsque les démocrates ont cru pouvoir s’allier pour un temps avec les islamistes contre des dictatures nationalistes corrompues. C’est aussi l’histoire de son échec, lorsque dans certains pays les démocrates, effarés par le danger de la poussée islamiste dans les urnes, se sont tournés vers le rempart des nationalistes laïcs et autoritaires, la place Tahrir et le maréchal al-Sissi faisant cause commune à l’été 2013. C’est enfin l’histoire de la guerre civile syrienne où les nationalistes de Bachar al-Assad finissent par être les alliés objectifs des djihadistes pour abattre la rébellion démocratique et se partager les dépouilles de la Syrie.

Trois ans plus tard, s’ouvre une nouvelle phase de la guerre civile à mesure que les décombres des États laissent le champ libre à toutes les folies, que les forces s’enracinent chacune dans ses territoires comme autant d’abcès de fixation et que les identités sont chauffées à blanc. L’implosion identitaire conduit à la « libanisation » du Moyen-Orient tout entier. Les quartiers et les régions sont devenus homogènes et étanches. Les communautés se sont retranchées, armées jusqu’aux dents, et se sont approprié des territoires. Les pays se sont dépeuplés de leurs minorités, juives, chrétiennes.

En Irak, sous nos yeux, nous voyons non tant l’édification d’un État islamiste durable, mais le laboratoire de la guerre identitaire entre potentats sunnites fondamentalistes et chiites, avec les Kurdes aux aguets, à Kirkouk. C’est le vertige du sang et de la vengeance. Partout au Moyen-Orient et sur ses marges, du Sahel au Pakistan, la même fragmentation est à l’œuvre, en Syrie, en Libye, au Soudan, au Mali, en Afghanistan.

Partout, les interventions militaires occidentales ont nourri l’engrenage de la guerre identitaire, au lieu de l’empêcher. Profondément engagé dans le combat diplomatique des dernières années, j’ai été marqué durement par tant de morts innocents et de malheurs qui n’ont pu être évités. Nous devons aujourd’hui tirer les leçons des erreurs qui ont été commises au nom d’idéologies simplistes.

Forts de ce constat, ayons le courage de dire qu’il n’y a de solution que politique en Irak aujourd’hui pour éviter le bain de sang communautaire. Se substituer militairement à un régime défaillant pour contrer les milices islamistes sunnites ne ferait que souder la population sunnite dans le rejet des chiites et de leurs alliés occidentaux de circonstance. Seule la chute imminente de Bagdad pourrait justifier un appui aérien à l’armée irakienne dans le cadre d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, pour éviter la perspective de massacres terrifiants dans une ville à 70 % chiite.

Il faut aujourd’hui en priorité rendre possible un dialogue national inclusif visant à donner des garanties à toutes les populations dans le cadre d’un État irakien aussi unitaire que possible. L’armée en particulier, dans son commandement et dans ses troupes, doit donner des garanties de diversité confessionnelle et ethnique pour ne pas être instrumentalisée par une communauté contre une autre.

Il faut ensuite que la coopération contre le terrorisme international change d’échelle. Il y a une lutte efficace possible contre le terrorisme, mais pas de « guerre contre le terrorisme » victorieuse. Ne retombons pas une nouvelle fois dans les ornières qui nous ont conduits aux dérives actuelles. Misons sur la coopération policière, l’échange de renseignements, l’amélioration des outils financiers de lutte contre les réseaux. L’enjeu d’une conférence internationale sur la coopération contre le terrorisme, c’est aussi d’unir la communauté internationale dans l’action, à l’heure où elle est plus partagée que jamais entre interventionnistes casqués, partisans du veto systématique ou indifférents. Or c’est un phénomène criminel qui touche aussi bien la Chine au Xinjiang que la Russie au Daghestan ou les Européens et Américains, à Boston, à Londres, à Toulouse, à Bruxelles avec la radicalisation de quelques « loups solitaires ».

Il faut enfin mettre autour de la table les grands acteurs régionaux pour obtenir des garanties de désescalade, notamment sur l’affrontement entre chiites et sunnites qui cache aussi un affrontement de puissances entre l’Iran et l’Arabie saoudite. L’Irak et la Syrie deviendront sinon, jour après jour, le terrain d’une guerre par procuration.

Prenons la mesure de ce qui se joue ici : la communauté internationale est face au défi du suicide moral du Moyen-Orient, comme jadis elle dut faire face à celui de l’Europe. Le pire peut être encore à venir. Comment mettre fin à une guerre civile d’ampleur régionale ? Comment faire cesser l’ensauvagement des esprits ?

Il nous faut mettre en œuvre une stratégie régionale au long cours et l’Europe peut, par son voisinage et sans oublier la Russie, en devenir le chef de file, au moment où les États-Unis ne sont plus en mesure d’assumer un leadership dans la région.

La première tâche, c’est d’agir en faveur d’une vision régionale fondée sur la coopération en favorisant l’émergence de cadres diplomatiques adaptés. Ce n’est ni le Conseil de coopération du Golfe, sorte d’Otan sunnite, ni la Ligue arabe, sorte de Conseil de l’Europe divisé. Il faut une armature régionale fondée sur des projets communs d’investissements dans les infrastructures, dans la culture et l’éducation, ainsi que dans le renforcement des capacités administratives des États.

La deuxième tâche, c’est de renforcer ou constituer des piliers de stabilité régionale. Cela passe par l’appui décidé à des puissances d’équilibre, comme la Turquie ou le Maroc, mais aussi par le pari sur la capacité de changement de pays clés comme l’Algérie ou l’Iran. Cela passe enfin par l’association de puissances importantes, dont certaines monarchies du Golfe, qui par ambition de puissance ou crainte de marginalisation peuvent être tentées d’entrer dans le jeu communautaire au risque de l’envenimer.

La troisième tâche, c’est de rester mobilisés sur les crises accumulées dans la région, car la rancœur suscitée par chacune d’entre elles nourrit la guerre identitaire. Ne gâchons pas la chance que représente la possibilité d’un accord avec l’Iran, seule bonne nouvelle dans la région depuis des années. Nous devons continuer à plaider pour une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien, en dépit des revers récents. Nous ne pouvons prétexter des « lignes rouges » déjà enfoncées en Syrie pour rester aujourd’hui inactifs, notamment pour des accords humanitaires.

Là comme ailleurs, comme nous n’avons cessé de le répéter avec Jacques Chirac, la première exigence c’est de maintenir en vie un processus politique, même si c’est difficile, lent et frustrant, car c’est la seule façon de préserver l’essentiel, le dialogue et l’espoir.

14 juin 2014, Le Figaro