• 10 août 2012

Syrie : la France peut et doit agir

Syrie : la France peut et doit agir

150 150 Dominique de Villepin

Dans les ruines d’Alep, la communauté internationale à failli à sa tâche. La démission de Kofi Annan prend acte de la crise de légitimité sans précédent des Nations unies. Une époque née de la chute du Mur trouve ici son dénouement tragique. D’un côté, une Amérique et un Occident qui supportent d’autant moins le scandale de l’impuissance qu’il n’y a plus d’adversaire à blâmer, et qui interviennent tous azimuts, mêlant souci de l’humanité et intérêts stratégiques, au Kosovo, en Afghanistan, en Irak, en Libye. De l’autre côté, des puissances soucieuses de stabilité, comme la Russie ou la Chine, qui font du droit international un rempart d’immobilisme et dont les troupes ne sortent jamais de leur pré carré supposé.

Nous sommes face à un dilemme. Si la communauté internationale n’intervient pas en Syrie, l’immobilisme aura triomphé et le monde du XXIe siècle sera celui des nouvelles barbaries, sagement abritées par des frontières complaisantes. Si nous intervenons militairement en Syrie, c’est le risque de la porte ouverte à toutes les croisades de l’empire du bien. Quand irons-nous, la fleur au fusil, dans l’est du Congo, où la guerre se rallume sans cesse, après trois millions de morts probables en une décennie tragique? Quand en Corée du Nord, en Iran?

Dans les deux cas, on nourrit l’engrenage explosif de la région et de ses acteurs les plus irresponsables, régimes radicaux, mouvements islamistes ou monarchies conservatrices.

En appelant à l’action rapide en Syrie, Nicolas Sarkozy refuse toute fatalité. Disons-le, la polémique, une fois n’est pas coutume, peut être fertile: elle permet d’abord de rappeler l’urgence du dossier syrien et ensuite de révéler les lignes de fracture françaises sur les questions internationales. Deux visions s’affrontent.

La première vision, c’est celle d’un message républicain de liberté et d’humanité qui ne peut s’arrêter à nos frontières, même s’il faut le soutenir par la force des armes. Une même filiation unit les enfants de 1789 aux plus sincères parmi les néoconservateurs. Nicolas Sarkozy reprend aujourd’hui ce flambeau, au nom de ce qu’il a voulu en Libye, il y a un an. Il est légitime qu’il s’y tienne, quitte à négliger les différences de terrain, d’environnement et de risque militaire des deux situations. Pourtant, on ne fait pas une politique en enchaînant émotions et coups de force. Si la situation est si inextricable à l’ONU, c’est aussi parce que l’opération libyenne a fragilisé la responsabilité de protéger, désormais pour certains synonyme de changement de régime.

La deuxième vision, c’est, semble-t-il du moins, celle qui s’esquisse ces jours-ci à l’Élysée et au Quai d’Orsay, celle d’un réalisme soucieux non seulement de l’action immédiate, mais aussi des conséquences, au nom de la complexité de l’héritage historique de la France dans la région depuis le mandat colonial, au nom aussi d’une modestie affichée pour une «puissance moyenne». Mais attendre et expliquer qu’on ne peut rien faire n’est pas une politique.

Ce débat doit avoir lieu. Mais le choix, ce ne peut-être la guerre ou rien. La France peut et doit agir, même si l’option militaire est trop dangereuse. L’union de l’esprit d’initiative et du souci d’équilibre est le fil d’Ariane de la diplomatie française des grandes heures, et notamment du gaullisme. Nous avons su porter des principes dans l’affaire syrienne. Soyons aussi au rendez-vous de l’action, guidés par le souci permanent de sauver des vies humaines.

Priorité à l’humanitaire et à la poursuite des auteurs de crimes, car c’est la souffrance des victimes qui mobilise les consciences du monde entier. Il faut pour cela déployer des moyens humanitaires, notamment médicaux, comme la France s’apprête à le faire en Jordanie, mais également envisager des corridors humanitaires pour évacuer les dizaines de milliers de civils hors de l’enfer de la guerre. Poursuivre les coupables en même temps. Le droit international ne sera crédible que quand il saura châtier non seulement les dirigeants, mais tous ceux qui le méritent à chaque niveau de décision et qu’il aura les moyens d’agir, notamment sur les avoirs dans les paradis fiscaux. Il n’y a pas de droit sans possibilité de recourir à la contrainte. Mobilisons également les outils dans le domaine militaire et du renseignement. Si une zone d’exclusion aérienne sur la Syrie paraît difficilement praticable, peut-être peut-on envisager de créer des couloirs aériens protégés. De surcroît, rien n’interdit à la Ligue arabe de prendre toutes ses responsabilités sur le terrain.

Mais il faut aussi préparer l’avenir de la Syrie et de la région, face notamment à un enjeu iranien qui est dans tous les esprits, face également aux risques qu’une partition du pays ferait courir à la stabilité régionale. Quelle serait l’action d’un petit État alaouite surarmé et fanatisé? Nul ne le sait, mais il est évident que la menace pour Israël en serait encore accrue. Pour relever le défi, nous n’avons pas le droit de renoncer à la diplomatie parce qu’elle aurait déçu. Elle reste la seule réponse qui dure dans un monde imparfait. Renouons les fils et saisissons toutes les opportunités avec tous les acteurs internationaux et régionaux et, de ce point de vue, après Kofi Annan, le travail de médiation demeure indispensable.

Hors des alternatives stériles s’ouvre le chemin du devoir et de l’action.

10 août 2012, Le Figaro