• 15 décembre 2009

Hommage à Mahmoud Darwich

Hommage à Mahmoud Darwich

800 915 Dominique de Villepin

Dans un de ses poèmes, Mahmoud Darwich a écrit que la rose est devenue blessure. Ces mots révèlent bien le destin d’un poète. Car, chez Darwich, le Poème et l’Histoire sont indissociables. Ils sont deux formes de la Vie. La ferveur du peuple palestinien à la mort de Mahmoud Darwich montre à quel point il avait raison. En effet, chez lui, le destin individuel et le destin collectif se mêlent sans cesse. Elle était attachée à tout son être. Ainsi, son apparence et ses manières exprimaient une chaleur rugueuse, l’humanité simple. Sa poésie était à la fois son souffle et sa terre. A ce titre, il a été tout à la fois un poète de l’exil, un poète du témoignage et un poète de la rencontre et de la paix.

Il a été le poète de l’exil, tout d’abord. En effet, il n’a pas connu d’autre existence. A sept ans, la naqba s’abat sur sa famille. Il connaît la guerre et son cortège de souffrances. Sa famille quitte le village natal de Birwa, pour l’exil libanais. Dans cette souffrance, il a partagé avec des dizaines de milliers d’hommes et de femmes cette déchirure collective. Avec eux, aussi, il a fait l’expérience de l’exil intérieur, lorsqu’il est revenu en Galilée, à Dayr al-Asad, à Joleydé, à Haïfa. Toute sa vie, il s’est fait passe-murailles, du Caire à Paris, de Beyrouth à Moscou. Mais tous les exilés ne sont pas pour autant poètes. Lui, il a été le poète de l’exil, de tous les exils et de tous les exilés, parce qu’il a su reconnaître que la terre se transmet comme la langue. La langue et la terre se confondent et se substituent chez lui. C’est pour cela qu’il n’a eu de cesse d’habiter la langue et de la faire fructifier.

Il a été aussi le poète du témoignage. Il a senti le besoin d’une parole solide pour donner sens à l’absurdité de l’Histoire. Il a travaillé la langue pour qu’elle puisse témoigner. Je pense par exemple à ce poème insoutenable qui évoque l’enlèvement et l’assassinat de cinq fillettes à la sortie de l’école. Sa parole était ainsi une parole vivante, une preuve de vie, au-delà de toutes les souffrances. Témoin, il l’a été de bien des événements douloureux de l’histoire du Proche-Orient. Il était présent à Beyrouth, lors du siège de 1982. Il a connu l’emprisonnement. Mais jamais il n’a cessé, à travers ses poèmes, de dire et de montrer. Mahmoud Darwich a voulu transmettre une expérience particulière en montrant au monde ce qu’elle avait d’universel. Ce faisant, il a refusé le repli sur la souffrance. Il y a remarquablement réussi. Comment expliquer sinon une renommée mondiale, d’Amérique en Europe.

Mais surtout, il a été le poète de la rencontre et de la paix. Le témoignage ne lui suffisait pas. Pour lui, la poésie était surtout un acte de rencontre. C’était un pont entre deux êtres humains, entre deux peuples. Ce n’est pas un hasard si l’anthologie française qui lui a été consacrée s’achève sur un Art d’aimer. Tout y est apaisement, avec le monde, avec les hommes. Cette rencontre, c’est toujours en même temps la rencontre de la femme aimée. Car elle aussi, elle se confond avec la terre. Ne parle-t-il pas des cils de la terre, à propos des épis de blés. D’ailleurs, l’exil aussi, il le vivait dans la séparation avec la femme aimée. Il refusait l’abstraction des grands mots pour s’ouvrir à la vraie rencontre. Il a toujours cru à l’autre. Je me souviens que c’est ce qu’il m’a dit, la première fois que nous nous sommes rencontrés, au Quai d’Orsay, à Paris. Il l’a répété plusieurs fois, la paix n’est pas divisible, la terre suppose l’acceptation de l’autre. Inlassablement, il a agi pour la paix. Il a rejeté la violence, sous toutes ses formes. Car elle était, pour lui, l’antithèse de la parole. Elle était ce qui rend la parole impossible. Pire, elle est ce qui la prive de sens.

Nous pouvons essayer de réunir ces trois facettes. En définitive, je crois en effet que Mahmoud Darwich a été, au sens plein du terme, un passeur. Tous les grands poètes sont de tels passeurs. Il a été passeur, parce qu’il connaissait la frontière. Il l’avait éprouvée, elle l’avait éprouvé. Il connaissait celle qui tranche et qui blesse. C’est celle, hérissée de postes de contrôle. Mais il connaissait aussi cette autre frontière qui est contact et rencontre. Celle qui est la chaleur d’une peau entre les hommes. Mahmoud Darwich a été poète, mais il a été Homme avant tout.