• 15 novembre 2006

La France et le nouvel ordre mondial

La France et le nouvel ordre mondial

150 150 Dominique de Villepin

Monsieur le président de l’Université de Lille II,

Monsieur le Premier Ministre,

Monsieur le Ministre, cher François

Messieurs les parlementaires,

Monsieur l’adjoint au maire

Monsieur le recteur,

Messieurs les doyens de facultés et directeurs d’établissement,

Chers amis,

C’est avec grand plaisir que j’ai accepté votre invitation de me rendre aujourd’hui à l’université de Lille II, au milieu des étudiants lillois, dans cet amphithéâtre – et je crois qu’il y en a un autre qui nous écoute -, et je veux tous vous saluer. J’irai leur rendre visite tout à l’heure, d’ailleurs, parce que je suis désolé de priver de vision un certain nombre… Donc, je ne manquerai pas d’aller à leur rencontre tout à l’heure. Pourquoi la France et les relations internationales ? Pourquoi la France et le nouvel ordre international ? D’abord, je crois qu’il faut être clair – mais je pense que vous l’avez compris – : nous avons changé de monde. En très peu de temps, en quelques années, en deux décennies à peine, nous avons changé de monde, et de façon irréversible.

Ces changements, un certain nombre de nos compatriotes l’ont apprivoisé, ils en ont même tiré profit. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils ont les armes qui sont nécessaires pour faire face à ce nouveau monde : ils ont les diplômes, ils ont la maîtrise des langues, ils ont la possibilité de voyager. C’est particulièrement votre cas, vous, ici, pour des raisons géographiques. Vous avez la possibilité à Lille, à mi-chemin entre Paris, Londres et Bruxelles, de découvrir d’autres univers, d’être en contact avec d’autres réalités dans ce pôle prestigieux universitaire.

Mais pour une majorité de Français, les choses ne sont pas si simples. Le bouleversement du monde signifie d’abord des délocalisations, la course à la compétitivité, des menaces environnementales et sanitaires, et cette inquiétude, il faut que nous le prenions en compte. Elle est légitime, bien sûr. Nous ne pouvons pas être les spectateurs d’un monde dont certaines évolutions menacent gravement notre sécurité, menacent notre modèle social, menacent notre identité et le bien-être de nos concitoyens. On le voit bien, il y a deux faces dans ce monde, et pour reprendre une formule connue d’un des grands penseurs français, Edouard Glissant, il y a bien « l’aspect lumineux de ce monde, le Tout-monde, où l’on peut tisser des relations les uns avec les autres, on peut être en contact avec tous les points de la planète, mais il y a aussi ce « chaos monde », qui est source de vertige et qui est source d’inquiétude. Et il faut que nous arrivions à établir des passerelles entre ces deux faces.

Tout l’enjeu du XXIème siècle, c’est notre capacité à reprendre la maîtrise des choses. Il n’y a pas de raison que nous renoncions par exemple à une industrie forte et innovante. Il n’y a pas de raison que nous renoncions à nos droits sociaux. Il n’y a pas de raison que nous nous résignions à une montée de la violence et à une incompréhension entre les peuples.

Construire un monde plus juste, c’est bien sûr  le premier devoir de la politique aujourd’hui.

Nous avons connu – et je crois qu’il faut s’attarder quelques instants sur ce constat – aux cours des dernières années, depuis le début du siècle, trois changements fondamentaux.

Le premier de ces événements marquants, c’est l’émergence de la Chine.

L’affirmation de cette nouvelle puissance, avec laquelle nous construisons aujourd’hui une relation forte, comme en témoigne la récente visite d’Etat du Président de la République, beaucoup bien sûr l’avaient prédite – « quand la Chine s’éveillera » -, mais personne n’avait imaginé à quel point cette émergence allait bousculer nos rapports de force dans le monde, bousculer nos habitudes, bousculer les règles du monde.

Par sa démographie, par la taille de son marché, par sa capacité d’innovation, la Chine a bouleversé l’équilibre économique de la planète. Elle investit désormais, comme l’Inde, dans les technologies à très haute valeur ajoutée. Elle est, il faut le rappeler, la quatrième puissance économique, la deuxième puissance commerciale ; elle est au cinquième rang mondial en termes de dépenses de recherche et développement et elle a multiplié son budget de recherche par sept en dix ans et elle devance désormais la France en termes de publication annuelle de brevets. Elle peut compter sur une main d’œuvre qui est de mieux en mieux formée. Les étudiants chinois qui fréquentent les meilleures universités du monde reviennent en Chine une fois leurs diplômes obtenus et la Chine ne sera pas ce que certains avaient imaginé, le simple atelier du monde. Elle sera dans tous les domaines l’une des toutes premières puissances de la planète.

Parce que son irruption sur la scène internationale a été particulièrement rapide, elle n’a pas encore mis en place les mêmes règles que l’Europe en matière d’environnement, en matière de droits sociaux, en matière de normes juridiques ou encore de normes démocratiques.

Elle est, par exemple, signataire du protocole de Kyoto, mais elle n’est pas tenue de l’appliquer complètement jusqu’en 2012. Pourtant dans dix ans, elle rejettera davantage de CO2 que n’importe quel autre pays de la planète. Elle exporte massivement vers l’Europe et les Etats-Unis, sans développer dans les mêmes proportions son marché intérieur. Un jour ou l’autre, sans doute, le salaire moyen chinois rattrapera le salaire moyen européen. Mais ce n’est certainement pas pour demain, ni d’ailleurs pour après-demain.

Pendant ce temps, nos entreprises auront certainement réussi à gagner des parts de marché, réussi à s’implanter sur ce grand marché, à l’image d’Airbus, à l’image d’Areva ou d’Alstom. Mais notre pays aura subi les conséquences de ces nouveaux déséquilibres commerciaux, qui fragilisent de nombreux secteurs industriels, qui augmentent le nombre de délocalisations, et qui nous engagent dans une course à la compétitivité qui met en danger les acquis sociaux. Faut-il subir ces déséquilibres ? Est-ce que c’est cela, le sens du progrès ? C’est une véritable question et nous nous efforcerons tout à l’heure d’y répondre.

Le deuxième événement sur lequel je voudrais insister et qui a bouleversé les relations internationales, c’est la guerre en Irak.

En 2003,  nous avions la conviction qu’une intervention militaire en Irak déstabiliserait davantage encore une région déjà fragile et en proie aux violences. Parce que cette guerre a été décidée en dehors des règles de droit international, parce que cette guerre ne prenait pas en compte la réalité du pays, notre conviction, c’est qu’elle était vouée à l’échec.

Aujourd’hui, l’Irak est plongé dans une guerre civile et le chaos. Le Grand Moyen Orient démocratique qui avait été rêvé par les Etats-Unis n’a pas émergé. La guerre a au contraire accru les peurs, les divisions, l’instabilité et l’hostilité à l’Occident.

L’Irak constitue, de fait, l’un des principaux laboratoires du terrorisme mondial : depuis 2004, plusieurs dizaines de ressortissants français ont quitté notre territoire pour mener le jihad en Irak. Ils sont susceptibles de revenir en France et de constituer ainsi une menace directe pour la sécurité de notre pays et de l’Europe.

La crise irakienne a par ailleurs cassé l’un des ressorts de notre ambition collective. Elle a affaibli les instances multilatérales, rendu plus difficile l’action de la communauté internationale face aux grandes crises de prolifération, comme l’Iran ou encore la Corée du Nord. Elle a compliqué le règlement du problème palestinien. Elle a divisé l’Europe, qui n’a toujours pas retrouvé son unité politique. On voit bien que le cercle vertueux qui avait été souhaité par les Etats-Unis s’est avéré au contraire être un cercle vicieux, et aujourd’hui, nous sommes confrontés à une région, le Moyen-Orient, qui cumule un ensemble de fractures : l’Irak, l’Iran, la situation du Liban, la relation entre Israël et la Palestine, autant de fractures, qui sont susceptibles, par des phénomènes transversaux, de se conjuguer pour créer l’une des plus dramatiques situation de crise de la planète.

Le troisième phénomène que nous devons prendre en compte, c’est le sentiment d’injustice qui s’affirme dans de nombreuses régions du monde.

La mondialisation n’a pas réduit les inégalités autant que nous aurions pu l’espérer. Elle a permis aux puissances émergentes comme l’Inde, comme le Brésil ou encore l’Afrique du Sud, d’accélérer leur développement. Mais elle a détérioré la situation des pays qui n’avaient pas les atouts nécessaires pour faire face à la compétition internationale. L’Afrique subsaharienne est devenue le continent d’une mondialisation à éclipses : elle en subit les effets négatifs, mais n’en retire que très peu de bénéfices. Largement ignorée des flux commerciaux, elle a vu son poids commercial diminuer de moitié depuis les années 1960.

Aujourd’hui, ces inégalités créent de nouveaux rapports de force et de nouvelles tensions entre le Nord et le Sud. Elles accélèrent les mouvements migratoires vers l’Europe et les Etats-Unis. Alors, face à cela, que faire ? Les politiques de contrôle des frontières ou de coopération policière sont bien sûr nécessaires, plus nécessaires que jamais. Mais elles ne suffiront certainement pas à arrêter le flux d’immigration clandestine. Tant que des millions d’hommes et de femmes n’auront aucune perspective pour leur emploi, pour leur santé, pour leur sécurité physique dans leur propre pays, l’immigration clandestine restera un facteur de déstabilisation des pays riches ; plusieurs centaines de millions, 900 millions d’Africains regardant par antenne satellite ce qui se passe dans les pays développés ne peuvent être qu’attirés, aimantés par cette situation des pays riches, et de ce point de vue. Les moyens de communication nouveaux de la planète ont rétréci cette planète, créé des convoitises, des attirances, aiguisé aussi des frustrations et des rancoeurs.

Ces tensions, elles s’expriment aussi dans des revendications identitaires de plus en plus fortes. Ne sous-estimons pas la capacité des organisations terroristes à profiter de la faiblesse des Etats et du désarroi des peuples pour étendre leur influence dans de nombreux pays du Sud.

Il y a donc urgence à s’engager dans une politique de partenariat plus ambitieuse à l’échelle européenne : une politique qui ne consiste pas seulement à apporter une aide financière aux pays en voie de développement, mais qui repose sur un vrai partenariat économique, universitaire, culturel, un partenariat qui fasse toute sa place à tous les acteurs, les entreprises, les syndicats, les associations, les organisations non gouvernementales. Et au cœur de ce partenariat, il doit y avoir bien sûr un principe essentiel, celui du respect de la dignité. Et vous voyez à quel point, de ce point de vue, nous changeons d’échelle. Nous étions dans la logique de politiques nationales ; nous voyons bien, face à une question comme l’immigration, que seule une politique européenne très ambitieuse, comme a pu l’être, il y a plusieurs décennies, la politique agricole, est susceptible de nous permettre d’avoir les atouts, les outils pour être efficaces, puisqu’il s’agit de combiner une politique qui soit à la fois une politique qui soit à la fois une politique de sécurité… Nous avons en commun avec les pays du Sud, les pays d’Afrique, le même souci du terrorisme, le même souci des grands trafics, le même souci des circuits maffieux ; nous avons une même exigence de coopération et de développement : plus ces pays se développeront, plus la communauté d’intérêts économiques et sociaux s’accentuera entre le Nord et le Sud. Nous avons par ailleurs une même exigence de co-développement. Cela implique l’établissement de passerelles, de liens, de relations qui sont encore très en deça de ce qu’elles devraient être. Mais tout ceci doit être défendu à l’échelle de l’Europe. Vous voyez bien qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire de ce point de vue.

Nous sommes dans un monde d’inégalités et nous allons, il faut en prendre conscience, vers davantage de désordre. Et cette inquiétude, elle est partagée par l’ensemble des peuples, du Nord comme du Sud. Face à cette réalité, la France et l’Europe doivent reprendre leur destin en main. Nous devons nous réapproprier les choses. Et de ce point de vue, l’Europe est désormais à l’heure des choix.

Elle peut céder à la pression des autres puissances économiques, elle peut refuser toute ambition sociale, se transformer en une vaste zone de libre-échange dotée de règles minimales. Ce n’est pas ce que les peuples européens attendent. Ce n’est pas ce que nous voulons construire ensemble depuis 1957, et ce n’est pas ce que veulent les Français.

Elle peut au contraire, cette Europe, rassembler ses forces, se doter d’instruments efficaces pour lutter à armes égales dans la compétition économique mondiale, mieux défendre ses intérêts et s’exprimer d’une seule voix sur  la scène internationale. C’est ce qu’attendent la majorité des Européens. C’est aussi ce qui permettra de rapprocher les Etats membres et de leur faire prendre conscience que l’avenir des uns dépend désormais du succès des autres.

Oui, l’Europe doit bien faire sa révolution. Elle ne doit plus subir le monde extérieur. Elle doit le maîtriser et lui imprimer sa marque. Pour cela, nous devons porter, conjuguer trois ambitions :

Une ambition sociale tout d’abord : notre modèle est fondé sur la solidarité, la protection sociale et les droits des salariés, et tout cela n’est pas une faiblesse. C’est au contraire une chance, une garantie de cohésion, de stabilité, dans un monde qui voit monter les rivalités et les affrontements.

L’Europe a également besoin d’une nouvelle ambition économique, avec ce que je qualifierai de « patriotisme économique européen ». Nous devons nous doter de nouveaux outils, de nouvelles armes, et ce, fondé sur des principes clairs :

Le premier principe, c’est la défense sans complexe de nos intérêts : le monde qui se construit n’est pas un monde d’équilibres. A nous de nous doter des mêmes armes que nos principaux concurrents. L’euro doit devenir un véritable bouclier monétaire : à l’image de ce que font les autres grandes puissances commerciales, dotons-nous d’une véritable stratégie intégrant des objectifs de croissance, de soutien à notre industrie et bien sûr d’emploi. Nous avons également besoin d’une véritable règle de réciprocité entre les grandes puissances économiques. Chacun doit être soumis aux mêmes normes, sans quoi la compétition est biaisée, faussée. Prenons l’exemple de l’environnement : pourquoi est-ce que les entreprises françaises et européennes paieraient des taxes en fonction de leur production de CO2 et pas les entreprises extracommunautaires qui seraient amenées à travailler sur le sol européen ? C’est pour cela que j’ai proposé que nous réfléchissions avec l’Union européenne à la mise en place d’une taxe carbone sur les produits importés de pays qui ne respecteraient pas les engagements internationaux en matière d’environnement. Enfin, nous devons mieux défendre nos intérêts stratégiques : les grands blocs économiques ont mis en place des outils efficaces pour défendre leurs intérêts essentiels. C’est le cas des Etats-Unis, avec le Comité de contrôle pour les Investissements Etrangers, qui contrôle toutes les transactions qui peuvent menacer la sécurité nationale. L’Europe a besoin elle aussi, comme les Etats-Unis, comme la Chine, comme toutes les grandes puissances, d’une autorité de contrôle des investissements étrangers. J’ajoute à ces exigences importantes, une troisième. C’est que nous avons besoin de bâtir une Europe plus solide et mieux fondée au plan de la culture. Nous le voyons tous : il y a un ressort essentiel dans l’histoire de l’Europe, qui est un ressort clé qui fait que, entre les pays, entre les cultures, entre les peuples, des liens s’établissent facilement, et la défense de ce lien culturel mérite d’être constamment réactivée. Il y a, au cœur de l’Europe, un principe essentiel qui est celui que j’appelle souvent – qui s’appelle historiquement – l’insatisfaction créatrice, qui me paraît un ressort unique sur le continent européen. Quand on prend l’histoire de l’Asie,  l’histoire de l’Afrique, l’histoire de l’Amérique, cette insatisfaction créatrice, le fait d’avancer sans jamais se satisfaire de ce qui existe, mais toujours vouloir rechercher un ordre nouveau, un ordre meilleur, me paraît être au cœur de l’aventure européenne. Or, dans cette aventure européenne, qui ne ressemble à aucune autre – aucun continent sur le planète n’est engagé comme nous le sommes dans une telle histoire – eh bien, nous devons prendre appui sur cette insatisfaction créatrice, sur cette marque culturelle, pour faire en sorte que, entre le pays de Shakespeare, de Molière, de Goethe, de Dante, nous soyons capables de trouver l’énergie, nous soyons capables de trouver la communauté d’idéal pour aller de l’avant;

Le deuxième principe sur lequel nous devons nous appuyer, c’est la construction d’une solidarité économique européenne :

Les enjeux essentiels comme l’énergie doivent nous rassembler. Pour renforcer notre indépendance énergétique, j’ai proposé à Berlin la mise en place d’un représentant spécial pour l’énergie, ainsi que la coordination de nos réserves stratégiques. Mais la solidarité, c’est aussi être capable de constituer des grands groupes européens, des grands groupes pionniers de taille mondiale, à l’image d’EADS ou du futur groupe Gaz de France-Suez. Pour cela, les règles européennes, notamment les règles de la concurrence, doivent mieux conjuguer cette exigence avec les droits des consommateurs. La concurrence pour la concurrence ne suffit pas. C’est une chance et une force si cela nous permet d’être meilleurs, plus efficaces sur la scène mondiale. Nous devons donc, comme les autres grands espaces économiques internationaux faire en sorte que cela nous donne le moyen de peser davantage sur les marchés mondiaux. Comme les Etats-Unis, comme le Canada, le Japon, comme la Corée, donnons également à nos petites et moyennes entreprises un accès privilégié aux marchés publics. Nous plaidons en ce sens depuis des mois auprès de nos partenaires et les lignes sont en train de bouger.

Le troisième grand principe, c’est l’avenir, c’est-à-dire l’investissement dans l’intelligence et l’innovation :

L’Europe doit prendre une véritable longueur d’avance dans ce qui constitue désormais le grand enjeu planétaire, c’est l’économie de la connaissance. Il faut donc encourager la recherche, constituer de véritables pôles d’excellence et d’innovation. Tous les Etats européens ont des compétences exceptionnelles dans ce domaine : les nanotechnologies, le nucléaire, les biotechnologies, les télécommunications. Pour aller plus loin, donnons à nos pôles de recherche et de compétitivité une véritable dimension européenne. Je sais que François Goulard partage cette conviction et qu’il la défend avec talent auprès de ses homologues européens.

Attention aux objectifs que nous fixons et aux grandes stratégies qui ne se traduisent pas toujours par des résultats concrets. La stratégie de Lisbonne a fixé des objectifs à la hauteur des enjeux. Il faut se donner les moyens de les atteindre. Je propose d’étudier avec les autres Etats européens les moyens de valoriser les Etats qui atteindraient ces objectifs dans les délais qui ont été fixés.

Enfin, l’Europe doit porter, au-delà de l’ambition sociale et économique, une ambition politique. Elle en a la capacité, parce qu’elle croit en certaines valeurs, parce qu’elle défend un certain nombre de causes depuis des années, des causes que personne d’autre ne peut défendre avec autant de force et de conviction :

Prenons l’environnement : l’Europe est exemplaire dans ce domaine. C’est elle – et la France y a pris, avec le président Jacques Chirac une part essentielle – qui a proposé  et mis en œuvre le protocole de Kyoto. Pour lutter contre le réchauffement climatique, pour protéger la biodiversité, nous avons besoin d’une mobilisation internationale. Nous devons accroître la pression sur les Etats-Unis, sur l’Australie, afin qu’ils ratifient également le protocole de Kyoto. Mais nous devons aller plus loin. Nous avons besoin d’une autorité mondiale de l’environnement, une autorité forte, reconnue, capable d’aider tous les pays à mettre en œuvre une politique de protection de l’environnement qui n’entrave pas leur développement économique. C’est ce qu’a proposé le Président de la République avec l’organisation des Nations Unies pour l’environnement.

Prenons un autre exemple, la justice internationale. Sans l’Europe, la Cour Pénale Internationale qui constitue un progrès décisif dans la lutte contre l’impunité n’existerait pas. A nous de faire en sorte qu’elle remplisse pleinement sa fonction.

Cette Europe plus solide pourra alors proposer un nouvel ordre mondial fondé sur l’égalité. Pour cela, nous avons au premier chef besoin d’un système d’échanges plus équitable.

C’est essentiel en effet si nous voulons que l’affirmation des nouvelles puissances commerciales se fasse de façon harmonieuse et si nous voulons que tous les pays puissent bénéficier de la mondialisation.

Pour mieux ordonner le fonctionnement économique du monde, nous avons besoin d’une instance plus large, capable d’avoir une approche globale des enjeux  commerciaux, de développement, de protection de l’environnement. Je souhaite donc que nous puissions étudier, avec nos partenaires européens, la création d’un Conseil économique mondial qui pourrait rassembler l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, ainsi que les institutions économiques et sociales des Nations Unies. Ce conseil pourrait être présidé par les chefs d’Etat et de gouvernements ; il se réunirait une fois par an pour proposer des solutions aux grands enjeux économiques du monde. En aucun cas il ne s’agit de mettre en place un directoire qui n’aurait ni la légitimité, ni l’efficacité nécessaires pour agir. Il s’agit en revanche de mieux organiser le dialogue entre les grandes instances économiques internationales pour y mettre de la cohérence et pour y mettre une ambition commune.

Par ailleurs, pour porter l’ambition sociale à laquelle tous les peuples aspirent, nous pourrions réfléchir à un rapprochement, sur une base d’égalité, entre l’Organisation internationale du travail, l’OIT, et l’OMC. C’est la meilleure garantie d’une prise en compte des enjeux d’équité et de solidarité dans les échanges mondiaux.

Nous avons également besoin, dans un monde multilatéral,  de Nations Unies plus fortes.

La composition du Conseil de sécurité – et c’est un point essentiel puisqu’il y va de la légitimité des Nations Unies – doit être élargie, comme la France le demande depuis longtemps, notamment à des pays comme l’Allemagne, comme l’Inde, comme le Japon, comme le Brésil et bien sûr la représentation des Etats africains.

Pour être efficace, l’ONU a aussi besoin d’un véritable bras armé. C’est indispensable si nous voulons que cette organisation puisse être crédible dans la résolution effective des crises régionales : nous avons franchi une étape importante au Liban en renforçant la chaîne de commandement. Mais il faut encore aller plus loin. Près de 100 000 casques bleus sont déployés aujourd’hui dans des opérations de maintien de la paix à travers le monde, mais ils n’ont pas d’Etat-major permanent. Pourquoi ne pas mettre en place le Comité d’Etat-major prévu par la Charte des Nations Unies ? Ce progrès décisif nous conduirait à disposer d’une véritable armée des Nations Unies.

Les Nations Unies doivent jouer tout leur rôle dans le règlement des crises de prolifération, car elles sont la clé de la légitimité. C’est parce qu’il y a un mandat de la communauté internationale pour le règlement de la crise iranienne que nous pouvons aujourd’hui travailler à  des sanctions efficaces  pour ramener le régime iranien à la table des négociations.

A l’appui de ces institutions multilatérales, nous avons naturellement besoin d’un réengagement des Etats dans le règlement des crises. Il ne suffit pas d’avoir une organisation à qui nous délèguerions nos capacités, notre autorité, notre légitimité, encore faut-il que les Etats soient capables, sur le terrain, de relayer les efforts des Nations Unies :

Les résolutions du Conseil de sécurité ne sont rien, en effet, sans un engagement fort des Etats au service de la paix. Sur chaque crise, ce qu’il s’agit de faire, c’est de permettre aux Etats les mieux placés, ceux qui sont les plus concernés, ceux qui sont susceptibles d’avoir, par leurs relations avec les pays en crise, le plus de légitimité pour agir, eh bien, il faut leur permettre, sur chaque crise, dans le cadre fixé par les Nations Unies, de s’engager. Eux seuls ont les moyens humains, militaires, économiques d’assurer cette responsabilité dans la durée.  C’est ce que nous avons fait au Liban ; c’est ce que nous avions fait précédemment en Côte d’Ivoire, c’est ce qu’il faudrait faire au Darfour. Donc, vous le voyez, autant de crises qui doivent permettre de conjuguer autant de forces des Etats les mieux placés.

C’est pour cela que la France veut et doit conserver une capacité militaire forte. Sous l’autorité du Président de la République, nos forces armées ont été professionnalisées, remises à niveau. Elles sont l’un des atouts de notre puissance et elles nous permettent de défendre nos valeurs au Liban, au Kosovo, en Afghanistan, en Côte d’Ivoire. Il serait bien sûr irresponsable de revenir sur un tel choix. Nous devons au contraire l’appuyer sur la construction d’une véritable Europe de la défense, qui  est bien sûr, à mes yeux, une priorité essentielle.

C’est avec des Nations Unies plus fortes, avec des Etats qui assumeraient davantage leur responsabilité, mais aussi en prenant en compte davantage l’histoire des peuples que nous pouvons espérer régler les grandes crises qui menacent aujourd’hui la stabilité internationale.

Partout, l’histoire se rappelle à nous, dans chaque crise. Nous le voyons en Afghanistan, où les rivalités séculaires entre les différentes communautés mais aussi le jeu traditionnel des puissances régionales expliquent encore très largement les antagonismes. Au cours des prochains mois, l’engagement international devra être fort et adapté pour que les acquis de la lutte contre les Taliban ne soient pas perdus. Nous le voyons également dans la crise du Darfour, qui est à la charnière du monde africain et du monde arabe, où les rivalités ethniques, religieuses, économiques menacent de produire une nouvelle ligne de fracture. Là encore, il n’y aura pas de solution imposée de l’extérieur. Il faut travailler avec les peuples les plus directement concernés.

La priorité aujourd’hui, c’est de sortir de l’impasse dans la crise la plus grave qui nous menace et qui, au-delà des latences que nous connaissons, peut être une crise généralisée, ouverte, c’est bien sûr celle du Proche et du Moyen-Orient. Personne, aucune puissance, ne peut se satisfaire aujourd’hui de la situation telle que nous la connaissons. Qu’il s’agisse du conflit israélo-palestinien, du Liban, la légitimité internationale existe, c’est celle des résolutions du Conseil de sécurité. L’engagement des Etats, lui, doit être plus fort : c’est vrai de l’Europe, c’est vrai encore davantage des Etats-Unis.

Nous sommes à quelques mois d’échéances politiques majeures pour notre pays. En conclusion, je voudrais vous dire à quel point, pour un pays comme la France, les questions internationales sont souvent apparues lointaines et peu présentes dans les grands débats politiques intérieurs. Aujourd’hui, je crois qu’il est temps de les mettre au cœur de nos préoccupations. D’abord parce que les Français le demandent, le débat sur le référendum européen l’a amplement montré ; ensuite, parce qu’une partie de notre avenir, une partie importante de notre avenir, se joue désormais à l’échelle de la planète toute entière ; et enfin parce que nous avons, sur la scène internationale, non seulement des intérêts à défendre, des intérêts puissants, économiques, sociaux, culturels, mais nous avons également des idéaux à servir : la paix, la justice, la vision que nous nous faisons d’un équilibre international, autant de domaines où la France, très au-delà de sa puissance, très au-delà du débat sur l’outil, les moyens, les capacités, la France a une voix qui est entendue et qui est attendue.

Nous sommes à l’heure des choix, en particulier pour l’Europe. L’Europe peut se soumettre ou au contraire elle peut décider de s’affirmer. Elle peut se banaliser ou elle peut, au contraire, décider de défendre son identité. L’Europe a tout pour réussir dans le monde de demain.

Je crois dans une France qui s’appuie sur cette Europe nouvelle pour mieux défendre ses intérêts et pour gagner la bataille de l’innovation. Je crois dans une France qui garderait le cap qui est le sien à travers son histoire, c’est-à-dire une France ouverte sur le monde, soucieuse de jouer son rôle dans le monde. Je crois dans une France capable de peser avec toutes ses forces dans le sens  de la paix et de la justice.

15 novembre 2006, Université Lille II.